Aurélien Lechevallier : ’’Lorsque j’entends le mot ’’culture’’, je sors mon revolver !’’
Le 12/12/11
Au siècle dernier, le mot ’’culture’’ était si chargé de sens, si gonflé de revendications, qu’un fasciste (on attribue la citation sur le revolver à Göring ou à Goebbels) pouvait souhaiter sa mort brutale. Le mot ’’culturel’’ (dans le sens de L’Agenda Culturel par exemple), apparu en français en 1927, était alors un jeune adolescent fougueux…
En France, le général de Gaulle choisissait pour diriger le nouveau Ministère d’État aux Affaires culturelles, en 1959, André Malraux, auteur de ’La condition humaine’, commandant d’escadrille qui avait lutté contre les franquistes en Espagne. Pour André Malraux, la chose était entendue : la culture était avant tout un combat !
Est-ce encore vrai aujourd’hui, au XXIe siècle ? Deux écrivains, le mois dernier, au Salon du livre francophone de Beyrouth, ont soulevé cette question.
Alain Rey d’abord, le grand historien des mots, qui nous a rappelé qu’en langue française le mot ’’culture’’, dans son sens d’œuvre et d’éducation intellectuelles, d’origine latine mais modernisé vers 1900 par l’allemand et l’anglais, était finalement très récent.
Antoine Compagnon ensuite, professeur au Collège de France, l’institution universitaire la plus prestigieuse de Paris, qui s’interrogeait avec nous sur les ressorts et sur l’avenir de la culture française contemporaine.
À l’entendre, on se demandait même si le mot ’’culture’’ avait encore un sens. Qu’est-ce que la culture française ou la culture américaine aujourd’hui ? Existe-t-il une ’’culture libanaise’’ ? Faut-il parler comme les Anglo-saxons de high culture et de low culture ? Pour y mettre quoi ? Connaît-on les contours de la ’’culture de masse’’ ? Y a-t-il encore une culture underground ? Doit-on se résoudre à tout fondre dans le creuset d’une ’’culture mondialisée’’ ?
Le mot ’’culture’’ a peut-être fini de nous faire rêver, de refléter les aspirations des nouvelles générations. Il aurait perdu sa charge électrique, son impertinence, son esprit de rébellion, ce souffle vital qui fit son succès au XXe siècle. À ce titre, je ne serais pas surpris qu’il disparaisse peu à peu ou qu’il s’ancre durablement dans d’autres champs sémantiques (Pierre Bourdieu et d’autres lui ont offert un bel avenir en sociologie).
À défaut d’autres mots, on pourra revenir aux anciens : en 2012, le Président français pourrait créer un ’’Ministère des Arts et de la Communication’’ ; l’Agenda Culturel pourrait se rebaptiser ’’L’Agenda intellectuel’’ (voire ’’La chronique de l’esprit’’ !) ; le dialogue des cultures pourrait se nommer ’’rencontre des civilisations’’…
Le mot ’’culture’’ semble si galvaudé que la tentation est forte de le secouer violemment pour en faire rejaillir le sens. Une amie à qui j’exposais humblement cette tentative de récupération personnelle de philosophie ’’à la dynamite’’, me fit remarquer qu’on ne pouvait pas remplacer aisément la belle expression de ’’diversité culturelle’’. C’est vrai, à condition qu’elle se nourrisse de diversité linguistique, de liberté d’expression, de respect des droits de l’homme, d’éducation artistique, d’espaces concrets et virtuels, pour débattre.
Le mot ’’culture’’ est en danger. Qui se lèvera pour le défendre ? Qui proposera, pour lui succéder, de dignes héritiers ?
Aurélien Lechevallier