Jacques Liger-Belair : Chronique d’une catastrophe annoncée
Le 11/11/11
La catastrophe est dans nos murs, quotidienne, vécue par les habitants de nos quartiers qu'on appelle - oh comble d'ironie - ’’quartiers à caractère traditionnel’’.
La catastrophe, c'est l'impossible circulation des voitures qui ne peuvent ni circuler ni se garer... et, pour ceux qui choisissent de marcher, c'est le parcours du combattant sur nos trottoirs, défoncés, encombrés, souillés, impraticables aux personnes âgées, aux poussettes, aux tout-petits…
La catastrophe, c'est la disparition d'une certaine qualité de vie dans les rues étroites et calmes bordées de jardins et vestiges d'antiques vergers qui entouraient les maisons et immeubles anciens – qualité de vie qui a attiré des gens sous le charme, et puis les promoteurs, et généré un marché foncier et immobilier florissant, mais ravageur. Sans parler des chantiers qui empoisonnent les airs et l'existence des habitants.
Vous avez dit ''catastrophe annoncée ? Comment cela ?
Au milieu du siècle passé, les planificateurs de Beyrouth ont divisé la ville en différentes zones, fixant ainsi l'exploitation des terrains et la hauteur des constructions, et donc la densité des populations. Nos quartiers ont été décrétés zones 2 et 3 sans souci aucun du réseau des rues et ruelles, du tissu bâti, de leur identité.
Zone 2, cela veut dire qu’on peut y bâtir cinq fois la superficie du terrain, et quatre fois pour la zone 3… soit quatre, cinq… huit… dix fois plus que l’occupation du sol par les maisons et immeubles traditionnels ! Ces décrets, c’était l’acte fondateur de la catastrophe d’aujourd’hui, c’était la mort annoncée, inéluctable à plus ou moins longue échéance, de l’héritage architectural et l’engorgement dramatique des rues et ruelles des quartiers.
Et la catastrophe n'est pas achevée. Le pire est à venir, qui ne s'arrêtera qu'avec la construction du dernier terrain libre et la destruction du dernier vestige de nos ’’quartiers à caractère traditionnel’’.
Notre ciel est envahi d'immeubles toujours plus nombreux, toujours plus hauts. Et une nouvelle génération s'annonce de tours bizarres, déhanchées et tordues. Mais rassurez-vous, citoyens de nos quartiers, elles seront des ’’green buildings’’, certifiées par nos agences de notation aux exigences d'Occident ; elles seront solaires et non polluantes, économes en énergie, construites ’’avec la nature’’… elles garantiront à leurs heureux habitants le bonheur de vivre écolo, en sauvegardant la planète !
Ceux que ce nouveau ’’paysage urbain’’ choquera n'auront qu'à baisser les yeux et scruter soigneusement le sol afin d'éviter de tomber dans les pièges de nos trottoirs ou de glisser sur les crottes de chiens mal élevés qui ignorent les caniveaux.
Futur inexorable ? Voir.
À ce stade, je me permets d'emprunter à Nadine Labaki le titre de son merveilleux film, ’Et maintenant, on va où ?’, autant pour lui rendre hommage que pour annoncer la suite (utopique ?) de cette réflexion, dans la prochaine chronique intitulée : ’Chronique d’une catastrophe évitée’.
Jacques Liger-Belair