Bouchra Boulouiz : Le cri culturel…
Le 20/02/12
Pour une femme de ma génération, née dans le nuancier de couleur noir et blanc des années 50, bercée par celui plus romantique et peut-être plus utopique aussi des années 70, mûrie par la révolution informatique et technologique dans la décennie 90, je ne peux être qu’attentive au cri culturel de cette jeunesse qui a fait le printemps arabe.
Il est vrai qu’une nouvelle génération a grandi à la charnière de ce que l’on appelle les années de plomb et l’ère de la démocratisation. Cette génération a aujourd’hui entre vingt-cinq et trente-cinq ans, elle est créative, elle a la possibilité et le talent pour exprimer et pour dire avec les mots libérés et décomplexés, elle est animée de la rage de vivre et d’investir ce qui autrefois était suspect et précaire : la rue, les cafés, les scènes sans confort, les cimaises éphémères, les festivals sans goût, le béton, l’urbanisme fou et furieux, la prison du sexe et de l’amour, la prison du corps, l’auto-suffisance et le mépris petit bourgeois, la société sourde et muette… et aussi la crainte et la peur de la chose culturelle qui dérange, qui agite, qui instruit, qui libère, qui résiste, qui change notre vision, qui conforte notre imaginaire, qui apaise notre peur et nos doutes, qui nous ouvre les portes de l’émotion, de la beauté, du plaisir, qui nous fait voyager, qui nous rend poètes et fait de nous des audacieux, qui nous rapproche de l’autre, de l’étranger, qui assouvit notre faim et notre soif, qui réveille nos sens, qui nous berce de ses images, de ses variations… C’est ainsi qu’au Maroc une musique alternative va dans les années 2000 prendre le nom de Nayda qui signifie ’’Debout’’ !
Debout ! Une injonction qui au départ s’adressait aux jeunes des quartiers pauvres, et qui a résonné comme Nahda, comme Renaissance, comme Movida, comme contre-culture, comme art de vie, une recherche rendue possible par les nouvelles technologies, un défi, celui de vivre de son Art, un laboratoire, une mobilité dans le temps et l’espace, entre les castes et les classes, entre la ville et le rural, une reconnaissance de l’exclusion.
Dix plus tard, la culture marocaine va connaître un autre éveil, le Dabateatr, Daba signifie ’’Tout de suite’’. Ce mouvement va se définir comme théâtre citoyen, il va investir les planches de l’Institut français de Rabat par des lectures et du théâtre éclectique et expérimental, de la mise en espace de textes, de la musique de Jazz fusion & musiques du monde, de l’art vivant avec ses danseurs, ses vidéastes, ses chorégraphes… Il va offrir une invitation au voyage, par l'image et par le corps, au débat d’idées entre intellectuels, créateurs et public. Il est une affirmation d’un ’’je - tout de suite’’, d’un présent qui refuse le passé nostalgique et le futur fantasmé. ’’Le théâtre n'est pas un art patrimonial, mais bel et bien un art vivant, un art ‘aux aguets’’, soutient un de ses fondateurs.
Cette génération qui trépigne d’impatience n’hésite pas à voler dans les plumes des institutions qu’elle considère vieillottes et ringardes, ou à s’en prendre aux papis, aux dinosaures d’une autre époque, au marché réduit de l’art, à la fréquentation minimaliste qui perdure dans la plupart des espaces, à une réception limitée, à une solitude impitoyable du créateur, au froid qui vous prend par les pieds dans les salles de lecture…
Elle se heurte à son tour, au désintérêt de la chose culturelle. Car il faut le dire la mayonnaise culturelle ne prend pas dans nos sociétés conservatrices de fait. Elle retombe vite, malgré l’huile et le vinaigre, voire le citron, voire le coup de main, voire l’ancienneté de la recette. L’art demeure cet intrus dans la profondeur de cette âme arabe où le goût du neuf l’emporte sur le goût du vieux ainsi que l’a souligné Orhan Pamuk dans ‘Istanbul’, où l’interdit est latent, opaque et récurrent, qui accompagne chaque pas du créateur pour le mener à l’épuisement, voire à l’impasse.
Que faire alors ? Que nous soyons turcs, algériens, libanais, tunisiens ou marocains, nous sommes dans la même pesanteur car nous avons les mêmes défauts et les mêmes qualités.
Peut-être qu’en cherchant du côté de cette bonne et vieille notion oubliée de l’imaginaire, de notre imaginaire oriental, un imaginaire sans doute ’’aussi’ issu de la chose religieuse et incapable de quitter le territoire symbolique de la production de Dieu, tant nous sommes demeurés incapables de faire la séparation de la production de Dieu avec la production des hommes. Et, dans cette confusion, aucune des deux productions ne profite de sa grandeur, ni de sa noblesse, ni de son expansion.
Peut-être alors que pour libérer l’imaginaire et notre trouble légendaire face à l’image, devrions-nous placer le rêve et l'imagination au cœur de l’innovation dans l’industrie et l’entreprise, en explorant de nouveaux chemins liant innovation et art, en sortant l'innovation des seuls laboratoires de R&D, en en faisant un phénomène transversal et pluridisciplinaire, en combinant les fonctions R&D, marketing et design, en sollicitant l'ensemble des acteurs et partenaires… Ce serait alors notre prochain Printemps, une façon de soustraire le couple Imaginaire/Innovation à ses chaînes et ses tabous.
Bouchra Boulouiz, Rabat
Bouchra Boulouiz est consultante marocaine en usage des nouvelles technologies de l’information et auteure de deux romans ’Une Irlandaise à Tanger’ et ’Judas, l’ambassadeur et moi’.