La critique d’art au Liban et dans le monde arabe : un état des lieux
Le 11/10/11
Kaelen Wilson-Goldie est une journaliste et critique d’art américaine basée à Beyrouth. Elle publie dans de nombreux quotidiens et périodiques au Liban, dans les pays du Golfe et en Europe (le Daily Star, le National de Dubai, Nafas, Bidoun…) Rencontre avec une des commentatrices artistiques les plus en vue du moment, pour une évaluation du journalisme d’art au Liban aujourd’hui, entre rémunérations dérisoires et peur de critiquer…
Devenir critique était-il un choix de carrière délibéré ?
Oui et non. J’ai choisi de devenir journaliste… mon premier poste après l’université était dans un magazine d’art. Cela fait environ quinze ans que j’écris des textes sur l’art contemporain. Je parle toujours du cinéma, de la musique et de la littérature, et, quel que soit le sujet, je recherche aussi ses circonstances historiques et politiques, une recherche d’ailleurs extrêmement gratifiante.
Les critiques que j’admire le plus ont tendance à être des commissaires d’exposition et des universitaires, et je ne suis ni l’un ni l’autre, mais j’essaye constamment de m’éduquer, en suppliant qu’on me donne des listes de lectures, en posant des questions un peu choquantes, en soumettant les personnes qui m’intéressent à des interrogatoires sans fin…
Vous avez publié dans des périodiques régionaux (Daily Star, The National), occidentaux (Nafas, Tate) ou même entre les deux (Bidoun). Avez-vous jamais eu à adapter votre style ou votre point de vue aux demandes de telle ou telle publication ?
Je pense qu’un bon écrivain prend toujours ses lecteurs en considération. Il y a des différences de tons et de styles selon le genre de publication (journal, magazine…) et selon qu’elle s’adresse à une audience générale ou spécialisée. Ces différences importent plus que le lieu de la publication.
Avez-vous jamais craint la censure ou ressenti le besoin de vous autocensurer ?
Je n’ai jamais été victime de la censure au Liban, mais lorsque j’écrivais pour des magazines et des journaux dans le Golfe, on m’a coupé des passages qui parlaient de sexualité d’une façon ou d’une autre. Il ne s’agissait pas de censure étatique mais d’excès de zèle de la part de certains éditeurs.
Quel est le rôle du chercheur et du critique d’art au Liban aujourd’hui ?
Un critique d’art actif peut soutenir et développer les discours autour de la signification et du pouvoir de l’art. Il peut aussi attirer l’attention sur des pratiques artistiques et curatoriales expérimentales et d’avant-garde. Un chercheur approfondit notre compréhension de ces pratiques en les mettant dans leur contexte historique. Les chercheurs peuvent aussi reformuler les récits de l’histoire de l’art bien plus les critiques, car ils écrivent des livres qui ont plus de poids et de longévité qu’un article.
Pourquoi y a-t-il si peu de commentateurs francs et éloquents de l’art au Liban aujourd’hui ? A-t-on peur d’exprimer son opinion ?
Je ne pense pas qu’on ait peur de fâcher. Le problème est que la profession de critique est extrêmement mal rémunérée. L’on accorde peu de valeur à l’art, et aucune valeur à l’écriture. Les tarifs sont ridicules par rapport aux autres pays, et la couverture de l’art est minuscule. Pour qu’un critique puisse développer sa voix il doit être capable de travailler, d’écrire beaucoup, de faire des erreurs et d’en tirer des leçons. Ceci sera seulement possible quand on accordera plus de respect et une compensation décente aux critiques.
Est-il tabou de critiquer ?
Il y a plutôt une idée commune que la scène artistique est jeune et fragile, donc nous ne devons pas être trop durs et nous devons féliciter ceux qui essaient de produire de l’art. Cette attitude est malheureusement condescendante et contre-productive, à mon avis.
Y-a-t-il un décalage entre l’art contemporain apprécié par les Libanais et l’art contemporain libanais que les musées et les critiques occidentaux apprécient ?
Plus les conservateurs des musées européens viennent à Beyrouth, plus ils feront de recherches et rencontreront les artistes, moins la ville semblera exotique. Plus Beyrouth prendra sa place sur la scène artistique internationale, plus les artistes seront soumis aux mêmes standards critiques que n’importe où. À un certain moment, toutes les institutions occidentales étaient obnubilées par les œuvres autour de la guerre civile, mais elles ont plus ou moins dépassé cette idée, en acquérant plus de familiarité avec le Liban.
Marie Tomb