Historien d'art, photographe autodidacte et artiste touche à tout, Grégory Buchakjian livre ses réflexions sur l'histoire du monde arabe explorée à travers la fenêtre subjective de l'art contemporain. De l'âge d'or de la civilisation arabe aux attentats du 11-Septembre, en passant par les prémices du Printemps arabe, son dernier ouvrage, ’War and other (impossible) possibilities’, oscille entre livre d'art et questionnement identitaire. ’’Tandis qu'on tentait d'expliquer pourquoi un pays n'en était pas un autre, la révolution se transformait en guerre. La guerre. Comme s'il était impossible qu'il y eût d'autres possibilités’’. Page 19, chapitre intitulé ’Les invasions barbares’. Le ton est donné. Celui d'un regard acéré sur soi et sur l'autre, d'un constat pessimiste et triste : celui de la violence collée à la peau du monde arabe. Avec son ouvrage, Grégory Buchakjian pose la question du fossé qui se creuse entre l'Orient et l'Occident, et tente de donner un nouveau point de vue. Entretien.
Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de publier un tel ouvrage ?Le galeriste Saleh Barakat et un collectionneur ont regroupé un ensemble d’œuvres d’artistes arabes ayant en commun leurs thématiques dont le 11-Septembre et la guerre en Irak. Ils sont venus vers moi et m’ont donné carte blanche pour écrire sur le sujet. Une proposition qui ne se refuse pas, tant la matière est riche ! Le projet s’est enrichi au cours des deux années qu’a duré son élaboration, grâce à l’apport d’œuvres étrangères à la collection, et s’est nourri d’échanges fructueux avec des artistes, certains célèbres, comme Emily Jacir, et d’autres, tel Pascal Hachem, qui commencent à briller.
En quoi l'art contemporain apporte-t-il une explication, un regard sur les changements sociétaux et politiques du monde arabe ?Le monde arabe n’a longtemps été perçu qu’à travers le prisme des médias occidentaux. Depuis une dizaine d’années, l’art contemporain arabe est à la mode et c’est un fait indéniable. Or, la production artistique, qui est toujours quelque peu le reflet de l’univers dans lequel elle a été créée, permet de proposer différentes perceptions, plus ou moins attendues. Plus on creuse en profondeur, plus on constate que les perceptions des artistes peuvent être différentes les unes des autres, alors que le public est souvent tenté d’imaginer que tous les Arabes pensent la même chose.
Le titre du livre est extrêmement pessimiste. Votre travail vous a-t-il donné le sentiment que le changement devait nécessairement passer par la guerre dans le monde arabe ?Le travail d’historien n’est pas de jouer les Cassandre et de dire ce qui doit se passer et comment, mais de tenter de comprendre les faits afin d’en tirer les leçons. Le titre, effectivement pessimiste, vient d’un constat : Le monde arabe est en état de guerre permanent depuis plus d’un demi-siècle et ce n’est pas prêt de s’arranger. Plus on parle de paix, plus on s’en éloigne. Concernant la notion de ’’changement’’, j’ignore quel changement nous sommes supposés attendre et comment devrait-il arriver.
Vous expliquez, dans les premières pages, qu'après les attentats du 11-Septembre, le monde a été de facto divisé en deux parties : les civilisés et les barbares. Vous avez décidé de mettre en lumière la vision qu'avaient eue les artistes du monde arabe de ces attentats, qui les avaient eux aussi placés d'office dans le camp des ’’méchants’’. Quelle idée se dégage de cette réflexion ?Les attentats du 11 septembre 2001 sont un moment très fort dans l’histoire, et précisément dans l’histoire des relations entre le monde arabe et l’occident. Nous avons tous en mémoire les histoires, parfois graves et parfois cocasses, de stigmatisations dont ont été victimes des arabes aux Etats-Unis et en Europe. Or, il se fait que pour ce cas précis, un certain nombre d’artistes arabes (à l’instar du Libanais Hanibal Srouji) ont ressenti l’anéantissement des tours du World Trade Center comme un anéantissement personnel, tandis que d’autres, comme le Marocain Mounir Fatmi ont tenté de ’’sauver’’ Manhattan à travers des reconstitutions de la ville comme si rien ne s’était passé. Si cet ouvrage a un objectif, c’est bien de combattre les visions manichéennes entre le bien et le mal. Que ce soit pour le 11-Septembre, ou pour tous les conflits en général.
Le troisième chapitre du livre est intitulé ’Il ne fait pas bon d'être arabe de nos jours’, le cinquième ’Babel’. Quelle représentation du monde arabe et de la diversité des identités qui le composent avez-vous voulu dégager ?’Il ne fait pas bon d'être arabe de nos jours’ est tiré de ’Considérations sur le malheur arabe’, un ouvrage remarquable de Samir Kassir. Le monde arabe englobe des intérêts stratégiques, tels que le pétrole, qui font que les grandes puissances n’ont jamais cessé de s’y intéresser. De là découle une histoire douloureuse marquée par les mandats français et britanniques, les décolonisations, les conflits avec Israël et les ingérences de toutes parts. Mais aussi une histoire complexe et multiple, car les préoccupations et les aspirations des femmes et des hommes ne sont pas forcément les mêmes à Bagdad qu’à Tanger.
Votre ouvrage s'arrête au moment où commence le Printemps arabe. Songez-vous à un deuxième tome, qui fera le bilan des révolutions passées et à venir ?Pour la petite histoire, le livre devait initialement paraître début 2011. Lorsque les révoltes ont commencé, nous avons patienté, le temps d’y voir plus clair. ’War and Other (Impossible) Possibilities’ en prend acte, mais nous avons choisi de n’inclure, dans notre iconographie, aucune œuvre d’art inspirée par ces événements. Pourquoi ? Parce que nous n’avons pas de recul. Qui plus est, le ’Printemps arabe’ est paradoxalement surmédiatisé, mais très mal documenté. Il faudra des années pour appréhender ce moment avec un regard qui ne soit pas biaisé.
[Photo: © Leonardo Matossian]
Retrouvez plus d’explications sur l’ouvrage et les œuvres en regardant notre vidéo. A savoirSignature : vendredi 6 juillet 2012 à 19h00, stand de Agial Art Gallery, Beirut Art Fair